Le conflit oublié : aux racines de la guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan
Historiquement proche du mouvement taliban, dont il attendait le retour au pouvoir en Afghanistan, le Pakistan connaît pourtant depuis 2025 une crise sans précédent avec son voisin occidental, au point que le 27 février 2026, le ministre pakistanais de la Défense a qualifié la situation de “ guerre ouverte”.
La question de la ligne Durand et des populations pachtounes

Si les Talibans et Islamabad entretenaient jusqu’à l’année dernière encore des relations amicales, ce fut rarement le cas de l’Afghanistan et du Pakistan, qu’un différend frontalier oppose depuis 1947. En effet, lors de son accès à l’indépendance, le Pakistan hérite de l’extrémité occidentale de l’Empire des Indes, et par conséquent, d’un voisinage avec l’Afghanistan. Pour établir la frontière, le Pakistan se fonde sur le tracé de la ligne Durand, établi par les Britanniques en 1893, mais que l’Émirat d’Afghanistan n’a jamais reconnu.
Ce refus afghan de se fonder sur la ligne Durand s’explique par le fait que cette dernière sépare la population pachtoune vivant dans cet espace : un tiers en Afghanistan et deux tiers au Pakistan. Or, Afghanistan signifiant étymologiquement le “pays des Pachtouns”, de nombreuses mouvances nationalistes afghanes refusent qu’une majorité des Pachtounes vivent du côté pakistanais, et considèrent les territoires pachtounes sous autorité pakistanaise comme usurpés.
Malgré sa grande méfiance envers les populations pachtounes, perçues par l’État pakistanais comme hostiles à ses intérêts, Islamabad opère pourtant un rapprochement avec ces dernières dans les années 1970. Ce revirement d’Islamabad s’explique par deux événements qui ont mis à mal son intégrité territoriale : la guerre d’indépendance du Bangladesh (1971) et la troisième guerre baloutche (1973-1977). Affaibli, le Pakistan ne souhaite pas voir les territoires pachtounes s’insurger à leur tour et décide donc de prendre les devants, en faisant des pachtounes afghans comme pakistanais, des alliés. Islamabad offre ainsi des bourses à des étudiants pachtounes afghans pour venir étudier au Pakistan et ouvre de nombreuses écoles coraniques, les madrassas.
Le rôle du Pakistan dans la deuxième guerre civile afghane (1992-1996)
L’islamisation des populations pachtounes par le Pakistan s’accompagne de la création de groupes armés, avec au premier rang, le mouvement taliban. Soutenue, entre autre, par Islamabad, l’Union islamique des moudjahidines d’Afghanistan combat lors de la guerre d’Afghanistan (1979-1989) les forces du régime communiste afghan, appuyées par l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Le départ de l’armée soviétique en 1989 laisse le champ libre aux moudjahidines, qui, trois ans plus tard, mettent fin au régime communiste.
La chute précipitée du régime communiste afghan ouvre une période d’instabilité politique en Afghanistan. Si les principaux partis du pays s’unissent en avril 1992 au moment de l’accord de Peshawar, pour créer l’État islamique d’Afghanistan, un refuse de s’y joindre : le Hezb-e-Islami Gulbuddin de Gulbuddin Hekmatyar. Très proche du Pakistan, Hekmatyar prend les armes dès avril 1992 avec le soutien d’Islamabad, qui l’approvisionne de milliers de roquettes destinées à bombarder Kaboul. Toutefois, l’incapacité de Hekmatyar à renverser l’État islamique d’Afghanistan et la montée en puissance du mouvement taliban font qu’en 1994, le Pakistan se détourne du Hezb-e-Islami Gulbuddin pour appuyer les Talibans afghans.
Les dirigeants pakistanais observent au début une “politique de déni” quant à leur soutien au mouvement taliban en Afghanistan. Les services secrets pakistanais appuient pourtant leurs combattants, à travers des livraisons d’armes et des renseignements. Islamabad favorise ainsi la prise de pouvoir des Talibans en 1996, et espère que ces derniers, issus des tribus pachtounes, accepteront de reconnaître la ligne Durand comme frontière entre les deux pays, en reconnaissance de l’aide apportée par le Pakistan. Malgré le soutien pakistanais, jamais les Talibans ne reconnaissent formellement la ligne Durand comme frontière lors de leurs cinq premières années au pouvoir (1996-2001).
Le différend à propos du Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP)
En décembre 2007, et alors que les Talibans affrontent les États-Unis et leurs alliés en Afghanistan, des tribus pachtounes révoltées du Pakistan s’associent à des groupes armés d’Al-Qaïda et des organisations terroristes bannies en 2002 par le président pakistanais Musharraf pour créer le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP). Proche des Talibans, en raison de leurs liens ethniques et religieux (école déobandi), le TTP souhaite instaurer au Pakistan un émirat islamique inspiré de celui mis en place en Afghanistan par les Talibans de 1996 à 2001.
Pour parvenir à ses fins, le TTP multiplie les attentats contre les populations civiles et les symboles de l’État pakistanais : hommes politiques, forces de police, bases de l’armée, convois militaires. Entre décembre 2007 et décembre 2008, les attentats du TTP et les représailles de l’armée pakistanaise provoquent la mort d’au moins 12 000 personnes au Pakistan. Face à l’extrême violence qui découle des attentats du TTP, l’armée pakistanaise lance en juin 2014 l’opération Zarb-e-Azb à laquelle participent 30 000 soldats. Défait, le Tehrik-i-Taliban Pakistan se replie de l’autre côté de la frontière pakistano-afghane.
En Afghanistan, le TTP combat aux côtés des Talibans les États-Unis et leurs alliés de 2014 à 2021. Lorsque les Talibans reprennent cette même année le pouvoir, ils libèrent des prisons afghanes plusieurs centaines de combattants du TTP et les renvoient vers leur région d’origine, le long de la frontière avec le Pakistan. Face à cette résurgence du TTP le long de sa frontière, le Pakistan mise, au départ, sur ses relations amicales avec les Talibans, pour trouver une issue favorable, et des pourparlers sous l’égide de Kaboul sont même organisés en 2022, mais ces derniers échouent.
Une situation sans issue ?
La recrudescence des attaques du TTP tend les relations entre le Pakistan et l’Afghanistan, Islamabad accusant Kaboul de protéger le Tehrik-i-Taliban Pakistan, voire de faciliter ses incursions en territoire pakistanais. Face au manque de coopération de l’Afghanistan à ce sujet, l’armée pakistanaise n’hésite plus à bombarder des positions du TTP en terre afghane, principalement le long de la ligne Durand. Toutefois, en février 2026, le Pakistan a franchi une nouvelle étape en bombardant non seulement des positions du TTP à Kaboul, soit au-delà de l’espace frontalier, mais aussi en visant directement des unités de combat afghanes, aggravant encore plus les relations entre les deux pays.
Cependant, en dépit de l’intensification des représailles pakistanaises et des pressions exercées par Islamabad sur les réfugiés afghans présents sur son sol, Kaboul ne semble pas décidé à abandonner le Tehrik-i-Taliban Pakistan. Ce soutien au TTP s’explique, outre une proximité ethnique et religieuse, par la guerre que mènent les Talibans contre l’État islamique au Khorasan (EIK). Cette branche centrasiatique de Daesh a été fondée par d’anciens combattants du TTP, et les Talibans, s’ils venaient à combattre le TTP, craignent de le voir s’allier à l’EIK. La situation semble, par conséquent, dans une impasse : le Pakistan d’un côté, bien décidé à mener sa guerre contre le TTP, quitte à bombarder des territoires afghans, et de l’autre côté, l’Afghanistan qui, pour divers motifs, ne compte pas retirer son soutien au TTP.


